Les mafias sont de moins en moins médiatisées. Auraient-elles pour autant disparu ?
Le Dessous des Cartes propose un voyage au cœur des mafias, pour comprendre comment elles se développent et se maintiennent au fil du temps.
Les mafias dans le monde
On peut identifier une dizaine d'organisations criminelles qui peuvent être qualifiées de mafia :
- quatre d'entre elles sont italiennes : la Cosa Nostra en Sicile, la N'drangheta en Calabre, la Sacra Corona Unita dans les Pouilles, et la Camorra en Campanie.
- il y a aussi la mafia américaine, qui est une émanation de la Cosa Nostra sicilienne, mais qui est aujourd'hui autonome.
- les Yakuzas au Japon et les Triades dans le Sud-Est de la Chine.
- et enfin les mafias turque et albanaise dans le sud de l'Europe.
Un ancrage territorial fort
La première caractéristique d'une mafia est son ancrage territorial :
Palerme en Sicile, New York et Chicago pour la Cosa Nostra américaine, Osaka et Tokyo pour les Yakuzas japonais.
Ensuite, les mafias se distinguent des autres organisations criminelles par:
- leur ancienneté, la plupart d'entre elles ayant plus de 200 ans.
- leur pratique du secret.
- et par leur forte hiérarchie : la mafia sicilienne par exemple s'organise selon une pyramide stricte, avec à la base des Familles (d'une trentaine de membres), qui gouvernent chacune une commune ou un quartier dans le cas de Palerme. Au-dessus des Familles, des cantons, qui regroupent entre trois et six Familles, dirigés par un chef de Canton. Et l'ensemble de ces cantons est dirigé traditionnellement par le chef de famille qui commande Palerme.
- une dernière caractéritique est la pratique d'un grand nombre d'activités criminelles : du racket à l'usure, en passant par la contrebande, le jeu, les marchés publics truqués, le trafic de drogues, de cigarettes, d'êtres humains, et bien sûr la prostitution.
La naissance de Cosa Nostra
Les mafias naissent souvent dans un contexte de rupture, de vide de pouvoir.
Ainsi la Cosa Nostra naît dans la région de Palerme, au début du XIX° siècle, à un moment où le système agricole basé sur de grands domaines est remis en cause.
Les grands propriétaires terriens recrutent alors des gardes privés pour s'opposer aux révoltes paysannes, et peu à peu ces gardes s'enrichissent, deviennent autonomes et prennent le nom de Cosa Nostra.
Le développement de Cosa Nostra dans l'après guerre
Après le débarquement allié en Sicile, en 1943, les Américains installent aux postes de maire ou de préfet des hommes ayant des liens avec les clans mafieux ; afin d'assurer le maintien de l'ordre.
Cette proximité entre mafia et politique sera en fait renforcée par la crainte de l'expansion communiste. Par exemple, Cosa Nostra appelle à voter Démocratie Chrétienne.
Les réseaux mafieux
Une fois implantées, les mafias s'étendent grâce à des réseaux.
Par exemple, dans le cas de la mafia sicilienne, le réseau s'est appuyé sur des émigrants italiens :
- d'abord en Italie elle-même, dans les années 50-60, lorsque de nombreux Siciliens partent travailler en Lombardie, au Piémont, en Toscane.
- puis en Europe, lorsque les Siciliens s'installent en Allemagne, en Grande-Bretagne, en France.
- enfin avec les 4 millions d'Italiens qui émigrent au 19e siècle vers les Etats-Unis, venant à 80% du sud de l'Italie. Cette immigration va donner naissance à la mafia américaine.
La Cosa Nostra américaine
La mafia américaine est concentrée dans le nord-est des États-Unis, entre Chicago et New York, ce qui correspond aux foyers où s'installèrent les immigrants italiens.
Les Yakuzas au Japon
Cette organisation remonterait au XVIIe siècle, lorsque les Samouraïs ont été démobilisés. Une grande partie de ces guerriers qui représentaient presque 10% de la population seraient devenus des vigiles protecteurs des habitants des villes, ou se sont transformés en bandits, donnant ainsi naissance aux Yakuzas.
Dans le Japon de l'après-guerre, le gouvernement militaire américain du Général Mac Arthur va s'appuyer là aussi sur les Yakuzas, qui servent alors tout à la fois de briseurs de grève, de milices anticommunistes et de service d'ordre du Parti Libéral Démocratique japonais.
Les Triades chinoises
Les Triades, c'est-à-dire les mafias chinoises sont au 19e siècle plutôt concentrées à Hong Kong et dans la province du Fujian, et vont suivre là aussi les migrations des Chinois.
L'essor des Triades
Avec l'arrivée du Parti Communiste Chinois au pouvoir, les triades se replient sur Taiwan, Hong Kong, Macao, Singapour, la Thaïlande, puis essaiment là où vivent des communautés chinoises : en Asie du Sud-Est, en Australie, aux États-Unis, au Canada, et en Europe de l'Ouest.
Or, les Triades parviennent à se réimplanter en Chine, en particulier dans le Guangdong et à Shanghai, grâce à l'ouverture économique du pays, et grâce au retour sous souveraineté chinoise de Hong Kong et de Macao à la fin des années 1990.
La mafia albanaise
La mafia albanaise serait apparue à l'époque ottomane, issue de bandes armées notamment au service de l'Etat turc, et qui auraient basculé dans l'illégalité à l'époque yougoslave dans les années 1920 pour échapper à la précarité.
Les facteurs de développement de la mafia albanaise
Le premier facteur de développement de cette mafia est la position géographique de l'Albanie, située entre Italie et Turquie, où prospèrent de puissantes mafias.
Plus que de mafia albanaise, il faudrait d'ailleurs plutôt parler de mafia albanophone puisque son territoire s'étend au Kosovo, au Monténégro et en Macédoine.
Cet espace albanophone est au cœur d'un réseau ancien de routes qui depuis le 19e siècle sert au commerce de l'opium, puis de l'héroïne venant d'Asie et de Turquie, pour être ensuite exportés vers l'Europe.
Le rôle de l'émigration albanaise
Avec la répression communiste dans les années 80, de nombreux Albanais émigrent vers la Suisse, la Suède, l'Allemagne, la Belgique, les États-Unis, et la mafia va pouvoir s'appuyer sur eux.
Le contexte yougoslave
Ensuite, la fin du communisme entraîne un vide de pouvoir. Et les guerres lors de l'éclatement de la Yougoslavie entraînent le chaos : au Kosovo, la mafia albanaise s'implante après le départ des Serbes, et si l'on peut dire sur les talons des troupes de l'OTAN en 1999.
Le poids des activités criminelles
Cette mafia qui est d'une très grande violence a pour activité principale le trafic de drogues, de cigarettes et d'êtres humains. Un tiers du marché européen des stupéfiants passe aujourd'hui entre ses mains pour une valeur estimée à 2 milliards d'euros par an, soit 15% du Produit Interieur Brut Albanais.
Un pouvoir renforcé par les intégrations régionales
Il n'existe, historiquement, aucun exemple de mafia ayant été détruite. La survie d'une mafia sur un territoire s'explique par son infini talent pour corrompre : elle infiltre le monde politique, les milieux économiques (BTP, immobilier, traitement des déchets, spectacles, tourisme, hôtellerie, jeu et casinos).
Les mafias peuvent ainsi réinjecter leur argent dans les circuits légaux, et se renforcer par les intégrations économiques régionales : par exemple l'ALENA en Amérique du Nord, ou naturellement l'Union européenne. D'ailleurs si la mafia sicilienne se concentre aujourd'hui sur la Sicile, c'est pour qu'elle puisse profiter des subventions européennes, qu'elle détourne par le trucage des marchés publics.
Les mafias réinvestissent ainsi leurs profits venant du crime vers des entreprises légales, et utilisent le capitalisme moderne.